12 août 2009
Les lucioles 6.11
XI.
Je fus déposée sans aucun heurt dans le hall à ciel ouvert d’une gare lorsque mon avion de papier se fut peu à peu
désagrégé dans l’atmosphère. Ainsi donc c’était ici que le message conduisait
sans le dire... Un jardin intérieur… Des plantes grimpantes, rosiers,
églantines, et des parterres de fleurs aux couleurs vives, chamarrées. Deux
libellules. Et des fontaines d’eau limpide et fraîche d’où jaillissaient de
petits poissons espiègles et farceurs, éclaboussant les passants de leurs
nageoires amusées.
Les voyageurs avaient un air particulier de curiosité complaisante et
réjouie. Ils ne remarquèrent bien évidemment pas mon entrée en scène en forme
d’atterrissage qui n’était pas atypique en ces lieux puisque çà et là l’on
pouvait voir arriver d’au-dessus de nos têtes des hommes volants qui brillaient
de mille petits scintillements d’or et traçaient sur leur passage une traînée
étincelante. J’eus à peine le temps d’imprégner ma mémoire de toutes ces esquisses de saine naïveté que le flot de la
foule m’emporta vers une porte, l’unique porte en cet édifice monumental et
floral, la porte des départs…
Nous aboutîmes sur un quai infini bondé d’une cohue métissée et
toujours enthousiaste bien qu’un peu ahurie, qui se laissait guider par le
mouvement collectif vers le vieux train à vapeur déjà entré en gare depuis fort
longtemps et qui, bienveillant, attendait comme à l’accoutumée les derniers
retardataires.
Les lucioles 6.10
X.
La traversée du ciel me rappelait une comptine, chanson entendue dans
un rêve d’avant…
La Grande Ourse, Cassiopée
Orion et Persée
Le Dauphin, le Sagittaire
A présent tout est si clair
Comme une comète
Parcours le ciel
Tu étends tes bras
Et vole, vole
Comme un oiseau
Tu vas si haut
Tu déploies tes ailes
Et pars, pars
Loin, si loin
Haut, si haut
De la poussière d’étoiles plein les yeux…
Vois au ciel, tout au fond
Les étoiles te berceront
Vois au ciel, tout au fond
Les étoiles soufflent ton nom
Comme une comète
Parcours le ciel
Tu étends tes bras
Et vole, vole
Comme un oiseau
Tu vas si haut
Tu déploies tes ailes
Et pars, pars
Loin, si loin
Haut, si haut
De la poussière d’étoiles plein les yeux…
Les lucioles 6.9
IX.
Je restai je ne sais combien de temps sans aucune réaction dans une
sorte de désert intérieur, vide de volonté et de toute décision, à fixer les
silhouettes de leur caravane mouvante qui déjà se dissipait vers l’horizon
comme un mirage… ou un souvenir. Bien-sûr ma destination était fixée maintenant
que je m’étais résolue à rentrer, mais quelle route suivre, comment être sûre
que je ne me trahirais pas moi-même en étant distraite par des oasis
imaginaires et que je saurais sans obstacle trop inventé arriver au plus tôt
CHEZ MOI ? Déjà des vautours noirs aux yeux fluorescents perchés sur
l’unique panneau indicateur de bois torturé aux quatre directions guettaient
mon absence de mouvement. Des chauves-souris violacées, aux canines trop
saillantes, improvisaient une danse sinistre, désaccordée. J'aurais dû le
savoir, des vampires il y en a partout, invisibles ou trop réels, dans les déserts.
De l'espoir, de l'espoir ! J'appelais au secours dans le silence. Je ne
pouvais m'effondrer, me laisser mourir au soleil, après une si longue route.
C’est alors qu’apparut le papier blanc, amené par les tourbillons du
vent emportant avec lui quelques buissons rabougris et solitaires du paysage.
Je me décidai pour une course improvisée
afin de rattraper cet oiseau capricieux, ce qui eut le mérite de faire fuir la
horde de ces charognards de mauvaise augure qui répandaient autour d’eux une
odeur de néant souffreteuse. L’inattendu était très fugace et s’envolait plus
loin sitôt que je m’en approchais un tant soit peu. Il contournait les cactus
en fleurs, semblait y respirer un instant ce qu’il désirait de gouttes de
nectar, allait réveiller les gerbilles dans leur terrier et surprenait les
chiens de prairie interloqués. A un moment il se posa sur un nuage, le seul du
ciel, un joli nuage rose, et je crus bien qu’il m’avait complètement échappé.
Mais quand désespérée je baissai la tête au sol, que déjà je sentis venir les
larmes, il vint se blottir tout au creux de ma main et se déplia de lui-même,
comme les pétales d’un secret révélé :
Je crois
aujourd’hui avoir trouvé les lieux qui renfermeront mes errements, mes doutes,
mes interclasses à l’avenir : les trains et les avions, les dirigeables et
les ballons. Là je suis en partance permanente, en transition entre deux
mondes, en sursis entre deux toiles figuratives et animées, deux tableaux bien
humains dessinés par les visages et les cœurs de mes parents et mes amis.
Certains m’attendent sans doute, les uns à l’arrivée, à l’aboutissement des
volutes des rails qui me bercent et m’apaisent, les autres à une autre date…
mais je sais qu’ils m’attendent. Je pars, je viens. Je m’en vais à leur
rencontre…
Sophie
Quand j’eus terminé de la lire, la lettre était complètement ouverte.
Elle se mit alors à grandir, grandir et se fit avion de papier assez grand pour
me porter dans les airs... Je m’élevai dans le ciel qui s’irisait partout
alentour et m’envolai vers une nouvelle escale que les mots pensés entre les
lignes étaient alors seuls à esquisser.
11 août 2009
Les lucioles 6.8
VIII.
Juste encore cette chanson… Afin qu’elle laisse peut-être une minuscule
trace quasi imperceptible, et qui trotte dans la tête…
Le chevalier
Un silence, une larme
A l'instant peut t'éblouir.
Un sourire, un éclat,
Une parole te fait frémir.
C'est ce nuage, ce décor
Où se coule un soleil d'or,
Papillon éphémère
Comme un cœur de météore
Qui bat,
Qui bat.
Oh cours encore, chevalier,
Rends au monde sa joie perdue !
Oh presse ton destrier
Ou demain l'honneur se tue.
Les dragons du malheur
Se combattent dès l'aurore.
N'aie pas peur !
L'inconnu
N'épouvante que les morts.
Lance-toi !
Elance-toi !
Si tu saignes de ta peau blême,
Pars, n'attends pas !
Ignore les heurts, les déshonneurs,
Suis la route, va !
Si tu trembles, si le chemin semble
Perdre tes pas,
Les âmes pures nient leurs déchirures
Dans le combat.
Un esprit bienveillant
A l'instant peut s'éveiller,
Un sanglot contenu
Peut soudain se révolter.
C'est ce visage, c’est ce
corps
Où frémit cette âme immense,
Amazone inquiète
A l’aurore de sa naissance
Qui va,
Qui va.
Oh cours encore, cavalière,
Rends au peuple ses trésors
!
Oh presse-toi, écuyère
Ou demain te rendra tort.
Lance-toi !
Elance-toi !
Pas à pas loin du château
Au grand jour l'exploit se
dit,
Doucement comme un poème
Se dessine ton épopée,
folie,
Folie.
Si tu saignes de ta peau blême,
Pars, n'attends pas !
Ignore les heurts, les déshonneurs,
Suis la route, va !
Si tu trembles, si le chemin semble
Perdre tes pas,
Les âmes pures gagnent leurs parures
Dans le combat.
Un silence, une larme
A l'instant peut t'éblouir.
Un sourire, un éclat,
Une parole te fait frémir…
Les lucioles 6.7
VII.
Je partis le 29 février qui suivit, sans trop savoir pourquoi. Sans
doute parce qu’un tel jour arrive peu souvent, et que je pensais que je
pourrais finir par croire qu’il n’avait jamais existé. Et ce serait comme si je
ne les avais jamais vraiment laissés. C’est complètement idiot. Peut-être qu’une
date quelconque finit par s’effacer de nos mémoires, mais un 29 février, c’est
bien trop atypique. Ca ne s’oublie jamais. En fait je ne voulais rien oublier
d’eux, jusqu’à la dernière seconde. Fixer leurs expressions et leurs visages à
jamais. Et peut-être bien qu’un autre matin, quand à nouveau je serai dans ma
ville anthracite depuis longtemps, je reconnaîtrai en un vagabond guilleret et
sautillant un ramoneur aux yeux clairs, des jardiniers sifflotant des airs
d’opéra, d’opérette ou de swing, ou la muse d’un poète… ou alors c’est qu’il
faudra retourner dans les bois et sur les plages le soir, pour respirer le
vent. Respirer le vent. Et l’on se
retrouvera.
Ils chantèrent une vieille ballade en guise d’au revoir. Et nos
destinées se séparèrent à la croisée des chemins…
Les lucioles 6.6
VI.
Cela faisait presque un an que je sillonnais les routes avec les
artistes ambulants. Je les aimais profondément, intensément, mais il me fallait
partir. Je dois avouer que j’étais de constitution physique trop limitée pour
cette vie trop rude, et j’avais le mal du pays : que devenaient ceux que
je connaissais depuis longtemps, depuis toujours? Mais surtout j’avais
sans cesse en moi cette sensation, cet appel vers autre chose, comme un
instinct, une évidence, qui me disait que ma place n’était pas parmi eux. En
fait tout en moi semblait vouloir me dire que je devais raconter, transmettre à
mes proches, à d’autres et à d’autres encore ce que j’avais vu, entendu, appris
en chemin de leurs voix de bardes et leurs gestes de pantomimes si formidablement
vivants. Eux avaient deviné mes bredouillements d’explication bien avant que je
ne leur dise. Comme s’il était écrit sur leur carnet de bord que la plupart des
naufragés recueillis sur le pont arc-en-ciel de leurs caravelles continentales et
terrestres devaient être débarqués un jour, lors d’une escale sur une île
proche ou lointaine, quand l’équipage aurait fini de panser les blessures
faites par la houle terrestre et ses monstres marins.
10 août 2009
Les lucioles 6.5
V.
Je finis ces jours-là
l’histoire d’Eole commencée avant mon
départ………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………
L’eau
bienfaisante retombe sur la peau écorchée du pauvre hère. Eolia tente de le
soigner encore. L’ours somnole aux rayons du soleil tiède qui se lève.
La voix parle
tout doucement :
« Je suis
un homme maudit par les siens, un homme qu’on a rejeté. Parce qu’un jour il lui
a semblé que ce qu’on lui apprenait sonnait injuste, sonnait faux. Il a tenté
d’en avertir ses compagnons, ses frères mais on l’a accueilli avec des coups.
On l’a emmuré vivant dans un bagne pourri auprès des meurtriers, des assassins,
le traitant comme le pire d’entre tous pour le faire taire. Jusqu’à ce qu’il
daigne en mourir.
Mais j’ai
survécu. J’ai appris là-bas auprès d’autres rebelles de nouvelles bribes de
cette vérité qu’on tente sans relâche de nécroser pour l’anéantir : les
Maîtres Druides des îles, gardiens du culte et du savoir, nous mentent depuis
toujours. Leurs ancêtres ont tué leur Terre, cette boule grise sous le ciel,
ils l’ont fait étouffer à force de guerres, de quêtes vers des richesses sans
âme, la dépouillant de tous ses trésors, masse en décomposition. Puis ils ont
envahi notre firmament pacifique et enfant, nous sans défense face à leurs
stratagèmes hypocrites, leurs belles paroles empoisonnées.
Là encore ils
ont voulu tuer la beauté avec leurs simulacres, leurs parodies de sacré… Ils
ont fait du soleil le métronome des cérémoniels, aliéné la nature, abruti les
êtres, leur faisant boire de faux dieux ne servant au fond que leur soif de
pouvoir. Ils ont voulu effacer toute trace de révolte, de ceux qui savaient, de
ceux qui pouvaient leur nuire, en construisant pour eux des cages où la lumière
du jour ne parvient jamais. Jusqu’ici rien n’a été possible contre leur emprise
toute puissante et leur drogue avilissante injectée au cœur-même des arbres et
des fleurs. Mais ils ne tueront pas la quintessence du Peuple de l’Air.
Il soufflait
péniblement, suffoquait. Mais il ne s’arrêterait pas de parler :
- Nous étions gardés par des
bêtes sauvages dressées à tuer. Mais j’ai pu apprivoiser, après des années
d’acharnement et de patience, et des morsures profondes, cet ours, mon
compagnon, qui m’a permis de m’enfuir. De franchir les ponts de corde d’îlot en
île jusqu’ici, le village de ma naissance.
Eolia
écoutait, lavant les écorchures. Elle comprit tout dans ce regard. Elle
revoyait dans ces yeux les brimades et les oppressions, et tous ces abus de
force déguisés en textes de loi.
- Je vais
mourir, je le sais. Mais dans les prisons la colère gronde. On a parqué
ensemble ceux qui essaient de retrouver les parcelles du vrai, et peu à peu ces
parcelles font un tout, une entité, une même énergie. Impossible à brider.
Bientôt les murs s’effriteront. Les rebelles envahiront le pays. Et d’autres
que moi viendront, plus nombreux, plus déterminés, plus forts. Et je ne sais
pas jusqu’où ils iront pour que leurs droits soient rétablis. Que la nature
retrouve la place qui est la sienne. Pour être libres dans le ciel. Ne perds
jamais ce qui est juste, petite, et apprends-le aux autres : le véritable
Dieu, le seul Esprit qui incline à s’agenouiller, c’est celui qui t’a soufflé
d’éponger le sang sali d’un homme qui souffre.
Il faut des
messagers… Il faut…
Tout à coup
l’animal aux dents de sabre se dressa. Une rumeur de foule se fit entendre,
puis un tonnerre de voix toutes ensemble menées par le chant strident de Trahon
armé. Bientôt les villageois piétinaient les pétales et les herbes du lac.
L’ours en rage éructait sous l’assaut.
- Prends garde ! »
L’homme donna ses dernières forces pour pousser
l’enfant loin de lui. La lance acérée effleura le visage d’Eolia avant de
déchirer les entrailles du Maudit des Druides.
Puis tout alla
très vite. Hélice revint vers Eolia, quelqu’un prit l’enfant dans ses bras, on
l’emmena au village pour une cérémonie de purification interminable. Elle avait
les yeux vides, elle n’entendait pas les incantations tout autour.
Ce n’est qu’une fois allongée sur sa couche que les
tensions et la douleur s’exprimèrent : elle laissa couler ses larmes sans
mot dire.
Quelques jours plus tard, Hélice vint à son
chevet :
« Je n’ai
pas pu attendre davantage, dans le village tous parlaient du Maudit évadé quand
je suis arrivée, des choses terribles. Je l’imaginais t’attaquer, je te voyais
blessée, j’ai cru entendre ta voix m’appeler quand le Maître est venu vers moi.
Je ne voulais pas qu’ils t’accusent de trahison, j’ai dit qu’il s’était jeté
sur toi. »
Eolia écoutait
vaguement, pensive…
Le corps minable tombe et tombe encore. Il pénètre à
l’instant le brouillard gris de la planète anéantie. Bientôt il se sera brisé
contre le sol bourbeux, immonde…
Ce soir-là le village entier s’était endormi dès le
crépuscule. La planète avait tourné plusieurs fois autour de son étoile depuis
la rencontre. L’enfant avait grandi, était partie d’île en île. Rien n’a bougé,
et la lune n’a pas brillé, même le vent s’est tu. Alors sont apparues des
masses sombres autour des cases aux portes entre-ouvertes. Au matin l’arbre
jadis vénérable a été abattu, Trahon s’est jeté dans le vide.
Les insurgés avaient un étendard, porté par une jeune femme
une cicatrice au visage : un voile-au-vent rouge où l’on avait peint à la hâte
la silhouette noire d’un homme aux dents de
sabre................................................…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………
Les lucioles 6.4
IV.
« Réveille-toi, réveille-toi. » me dit
l’enfant. Le Soleil n’était pas encore levé. Il devait attendre que toute la
troupe du petit cirque soit prête. Qu’elle ait consciencieusement comme chaque
jour de ses gestes contraints revêtu ses habits de travail d’un genre plus
conventionnel, et silencieusement dissimulé derrière des affiches et des
panneaux anodins les pans de bois de ses roulottes chatoyantes. Pour mieux
passer inaperçue dans la ville diurne. Grise. Cependant il me semble qu’il
faille que je rajoute cela : au crépuscule du soir, comme pour un juste
équilibre des choses, la lumière donnait ses derniers rayons à ceux qu’elle
avait dû, à l’aube, priver un instant de son éclat pour mieux les
préserver des rigueurs des hommes-loups… Les derniers rayons de la lumière,
comme un ultime salut du jour finissant. Et même par temps de pluie il y avait
chez ces saltimbanques qui se retrouvaient au soir pour faire resplendir la vie
malgré toutes les aliénations devenues coutumières, des raies de lumière en
provenance du ciel… J'avais trouvé les protégés du soleil !
« Réveille-toi, réveille-toi. » Et tous les
jours que je suivis mes amis d’aventure, c’était le même doux chuchotement.
Celui qui savait si bien émouvoir les étoiles et les oiseaux blancs la nuit se
levait avant tous les autres un peu avant l’aurore des hommes des cités. Et
s’approchant de notre visage comme s’il eût voulu donner un baiser à un parent
aimé, il prononçait ces paroles tant attendues au plus profond de nos sommeils.
« Réveille-toi, réveille-toi. » Mais je
m'étais endormie bien tard la veille, la maladresse de mes bras, mes jambes
comme retenus certains jours par des fils ou des poids m'inquiétaient ces
temps-ci et le sommeil ne me réconfortait pas. Ce matin-là j’avais fait un rêve
étrange. Comme un poème. Un jardin immense, de fleurs inconnues dans notre
univers et notre dimension, déjà imaginées peut-être… Et d’étranges cocons
translucides, à perte de vue… A l’intérieur de ces cocons, il y avait de petits
êtres recroquevillés aux ailes froissées et qui tremblaient alors qu’une
lumière irradiante se répandait aussi loin qu’on puisse voir et jusqu’à
l’intérieur de leur corps cristallin… Des hommes-papillons blancs. Je pouvais
entendre leurs pleurs, leurs cris, leurs appels suppliants mais j’étais
impuissante à tenter quoi que ce soit vers eux. Car je me rendis compte presque
aussitôt que moi aussi je faisais partie des leurs. Puis je perçus sa voix. Je
quittai alors le pays du sommeil pour enfin voir devant moi celui que je
n’avais jamais vraiment su regarder. Il était là, agenouillé dans le sable
frais devant ma paillasse de fortune, une écharpe de laine trouée autour du
cou, bleue. La couleur qu’il aime. Et Martin l’enfant voltigeur, ce nouveau-né
abandonné trouvé sous les gradins, un soir de spectacle, souriait aux heures à
venir. Lui le rejeté, l’amputé de famille de sang, savait qu’aussi longtemps
qu’il y aurait des âmes, il existerait des acrobates volants, des poètes, des
danseurs et des troubadours. Dans ces yeux si limpides qu’ils ne pouvaient
cacher la plus petit trace d’eau quand il se croyait trop seul, il n’y avait
pas de larme envers la journée qui s’annonçait. Il n’y avait que le reflet de
mon regard, et c’était comme s’il eût voulu me dire en silence : « Tu
fais partie de mon sourire ce matin. Et à partir d’aujourd’hui, que je pleure
ou que je rie, tu resteras pour moi une lueur dans mes yeux.» Et pendant qu’il
parlait, un papillon blanc se posa sur mon épaule. C’est alors que je compris.
Je n’étais donc pas seule à souffrir ? D’autres
aussi avaient mal, ici et aussi loin qu’on puisse imaginer, certains sans doute
plus atrocement que moi. Certains, j’en frémis, à cause de moi. Je crois que
c’est à ce moment que je pris conscience de la vie, non pas seulement celle qui
était en moi, mais aussi la vie qui m’entourait de toutes parts, précaire et
jaillissante, une vie essayant encore, dans cette époque assassine à l’échelle
du progrès comme toutes les autres, essayant de puiser tout ce qu’elle pouvait
de lumière pour exister. Et je sus dorénavant pourquoi je n’aurais d’autre
choix que de me battre et de lutter contre tous les pièges inévitables de la
désespérance et du renoncement : pour être digne à jamais de tous les
Martin de la planète, digne de tous les êtres véritablement humains, ceux qui
bataillent de toutes leurs forces maigres et sublimes pour faire partager à
leurs frères d’univers un monde plus innocent, plus beau, beau comme l’Amour
des uns pour les autres quels qu’ils soient. Des raies de lumière en provenance
du ciel... Mon papillon frétille, guilleret, au-dessus des pages lorsque
j’écris ces mots. Il ne m’a pas quittée. Martin, tous les rêves inventés ne suffiront jamais pour te dire combien
je te suis reconnaissante. Martin, je ferai tout ce qu’il me sera possible, il
le faut, pour pouvoir mériter un jour le sourire que tu m’as fait !
Les lucioles 6.3
III.
Hélas
plus personne ne venait voir le petit cirque ambulant. Il ne donnait même plus
de représentation pour sa subsistance. On le trouvait trop pitoyable, trop
misérable, affreux. A force d’imposer des normes à la beauté, de les dicter aux
gens civilisés en messages subliminaux et polysensoriels, la plupart d’entre
eux avait fini par y croire, par ne plus voir d’autre vérité que celle inventée
par les diverses autorités. Le commissariat à l’art et à l’industrie n’y avait
pas échappé. Ainsi ces bohèmes délaissés devenaient jardiniers, ramoneurs,
modèles pour peintres passés de mode le jour et ne jouaient plus que pour
eux-mêmes, et quelques invités fortuits, bien loin des regards, quand il se
faisait tard. Et que l’on ne pouvait plus voir leurs numéros oubliés. J’ai
honte : je sais que peu de temps avant ce voyage, cette rencontre,
j’aurais moi aussi détourné les yeux en croisant ces baladins sur mon chemin. A
cause de tout ce conditionnement continu contre l’autre. De cette propagande
anti-différence. Elle sévit partout. C’est à croire que l’on cherche à obtenir
des êtres sur mesure, sans personnalité et individualistes à outrance. Pour
mieux les submerger de convoitises, d’ambitions dénuées de raison,
d’authenticité. Cependant j’étais en
train de changer, j’en étais sûre, il le fallait. Je ne voulais garder de mon
ancienne personne que ce qu’elle pouvait avoir eu de bon. Non pas oublier ce
qui avait terni ma vie, mes échecs et mes bassesses. Mais ne m’en souvenir que
pour mieux savoir les prévenir, les reconnaître quand elles assombriraient ma
route à nouveau et pouvoir les combattre.
Dans ce
qu’il y avait eu de bon, je voulais surtout me rappeler et préserver ce
qu’avaient fait de moi ces amis qui m’avaient réconfortée, apaisée et en fait
parfois peut-être aussi sauvée, réellement sauvée. Parmi eux il y a Sophie et
May Li. Sophie et May Li. L’une réfléchie, l’autre fantaisiste. Jean qui pleure
et Jean qui rit. Et pourtant il arrive que Sophie danse le boogie-woogie devant
ses élèves, et May Li avait su les phrases pour me rapprocher des autres, et
toujours avec ces mots, ces litotes à
elle seule qui me faisaient sourire en même temps qu’elles me donnaient des
fragments de ma vérité. Quand adolescente j’étais trop timide, à en devenir
asociale et froide, elle avait l’habitude de me répéter en adoptant des airs de
gentille grand-mère : « Et ne fais pas ta méchante ! ».
Elle me le dit encore de temps à autre.
08 août 2009
Les lucioles 6.2
II.
Le sable
était fin et blanc. Il coulait entre mes doigts en une infime caresse
reproductible à l’infini. Le vent soufflait dans les dunes au-dessus de nous
pour dessiner entre les herbes salées et ondoyantes des traînées comme de fines
silhouettes d’hermines transparentes. Le feu crépitait et pépiait. Il
inscrivait sur les visages et les reliefs d’élégantes danses gitanes. Les
roulottes colorées s’habillaient de fresques fugaces, les portes et les
fenêtres éparpillaient sous le ciel
d’été des rideaux comme la crinière d’un cheval des steppes. Sous ce ciel
ouvert, tout était liberté.
Et
soudain le violon du clown blanc se mettait à jouer. Et c’était alors comme si tout le campement devenait un chœur sauvage. Car aussitôt la voix du
petit trapéziste montait toute claire jusqu’à la constellation du Cygne.
L’oiseau reprenait un instant sa forme tangible et venait déposer sur la mer
quelques reflets de plumes pour éclairer la nuit. Puis le vieux chien pelé se
mettait à hurler, les deux chats persans se pelotonnaient en rond, les colombes
sifflaient leur chant d’amour et le singe Joli Cœur inventait la plus charmante
des danses pour voir sourire nos
paupières. Pour d’un bond se percher sur les épaules rondes de l’auguste au
chapeau melon, Old Singing Albert, prononcez comme vous préférez, qui dès cet
instant s’accompagnait de sa trompette pour interpréter un blues noir comme sa
peau sous le maquillage, un blues beau comme un gospel universel à faire venir
les larmes au plus endurci des hommes. La jolie danseuse de corde esquissait
encore un dernier ballet de pas exquis et d’arabesques là-haut sur son fil puis
elle envoyait un baiser de sa main fine pour souhaiter bonne nuit et son
ombrelle ouverte en guise de parachute, elle atterrissait sur les couvertures
étalées où déjà nous nous endormions dans des rêves d’écoliers.
