26 juin 2009
Les lucioles 2.17
XVII.
Cette histoire, c’est son visage qui me l’a dictée, son visage que
j’ai aperçu une fois puis une fois encore et je n’ai pas voulu l'oublier. Je
l’avais rencontré ailleurs peut-être, avant, très loin d'ici ? Ou bien avait-il
quelque chose, la silhouette, la musique de celui que j'attends ?
C’est lui que j’ai vu parmi tous ces corps avides de voix
criardes, d'accords dissonants et d’oubli. Le hasard ou autre chose l'avait
assis à la table à deux pas de la mienne, juste en face, je ne regardais que
lui. Le décor en rappelait d'autres. Du chaos au néant. Boîte de nuit, de rock,
guitares et hurlements, boîte de n’importe quoi. Il était venu avec d'autres
garçons, pas d’amie, et dès lors j’ai aimé sa solitude. J’ai aimé son infortune
parce qu’il la faisait hurler, il semblait trembler dans le noir et les assauts
de lumière laser. Il riait, mais des larmes et des hurlements de chien auraient
semblé moins déchirants…
Puis la musique s’est adoucie. J’ai chanté doucement avec elle. Oh
baby, baby, it’s a wild world. Et il a ri plus fort encore. Mais je n’étais pas dupe. Derrière
ses éclats, je sais que lui aussi murmurait les paroles. Il est allé danser.
Brusquement. Sur la piste embrumée il n’y avait alors que des couples enlacés. Et avec son corps dessiné à la plume, ses bras légers comme
des voiles, il a pris des attitudes aériennes, éthérées, faisant tournoyer
délicate sa silhouette gracile autour d’une fleur imaginaire. Au milieu de ceux
qui s’étreignaient. Il a amené ses cheveux très longs sur son visage triste, il
a levé la tête vers les planètes chimériques du plafond et ses bras sont
descendus de sa nuque à l’inertie. Il riait, riait sans seulement y croire,
pendant que ses lèvres reprenaient les paroles... Ses yeux étaient brillants,
avec au bord des gouttes d'eau immobile. A qui voulait-il montrer sa détresse,
toute cette affliction, cette chorégraphie grise et si troublante ? Trop.
La musique s’est accélérée. Il s'en est allé à sa place. Les
noctambules ont pris place sur la piste. Je me suis levée pour danser à mon
tour, seule. Je l’ai vu plusieurs fois ce soir-là. A chaque fois il était
debout dans une clairière improvisée en plein cœur de la foule. Je devinais des
violettes timides à ses pieds, des églantines à sa rencontre. Des roses
sauvages... Le chant d’un rossignol. Un lieu secret, invisible. Qui
regardait-il ?
Au petit matin il est parti, lui, les siens, laissant sur la table
les verres et les bouteilles auxquels ils n'avaient pas touché. Je me suis
assise à sa place. J'ai souhaité plus que tout qu’il ne soit pas lui aussi
juste une silhouette qui passe… Pas lui !
Une seconde fois j'ai eu cette chance, l'apercevoir. Il est revenu
s'asseoir à l'endroit même où je l’avais distingué la première fois. Il était
habillé comme un prince, cheveux d’or, chemise blanche flottante, là où tous se
voulaient rebelles. Je n'ai pas osé faire un geste.
Et j’ai inventé une parenthèse dont il serait le héros, une autre
fantaisie dans mon histoire… Je l'ai dessiné chevalier fugace, prince d'un fief
humble et sublime.
Pourtant je me demande encore… Qui était-il vraiment? Un elfe sans
doute.
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